dimanche 26 mai 2013

KAWABATA : LE GRONDEMENT DE LA MONTAGNE


Ogata Shingo est le personnage central du livre.

·       Qui est-il ?

Un vieillard de soixante deux ans (!), un homme malade de tuberculose, un père de famille qui assiste au délitement d'un monde, celui du Japon millénaire et de ses traditions, et à l'émergence tumultueuse d'une société nouvelle de type occidental, celle dans laquelle vivent les personnages plus jeunes qui l'entourent, ses enfants, leurs conjoints respectifs, d'autres personnages encore qui gravitent autour d'une cellule familiale qui se détruit peu à peu. Un homme lucide, qui a mené une vie banale et qui sent la fin proche.

·       L'alerte de la nature
Shingo est obsédé par la mort. Il la sent proche.

" Que la nuit est profonde au clair de lune ! Il la ressentait en lui, cette profondeur qui s'enfonce à l'horizontale, jusqu'au lointain… Soudain le grondement de la montagne parvint jusqu'à Shingo… Il ressemble ce grondement, à celui du vent lointain, mais c'est un bruit de force profonde, un rugissement surgi du cœur de la terre. Comme il semblait à Shingo qu'il ne résonnait peut-être que dans sa tête et pouvait provenir d'un bourdonnement d'oreilles, il secoua le chef.

Le bruit cessa.

Alors Shingo fut effrayé.

Il frissonna comme si l'heure de sa mort lui avait été révélée."

Le grondement de la montagne est un signal. Que lui reste-t-il ? La jeune femme, Kinuko, et la mort.


·       Une relation à la nature qui nous est inaccessible, voire incompréhensible

L'heure du bilan approche. Shingo observe le monde qui l'entoure. Il cherche quelques points de repère bien fragiles qui s'incarnent tantôt dans des arbres, des pins, des cerisiers, des érables, des gingkos, dans des fleurs, les trounesols,  tantôt des oiseaux, des insectes ou des animaux, des langoustines, des machaons, des cigales, une chienne etc. Nature à la fois proche et inaccessible dans laquelle se cachent encore les dieux kamis du shintoïsme. Comme beaucoup de japonais, Shingo est très attentif à la nature et à ses manifestations les plus infimes. Chez lui, chaque sentiment, chaque émotion trouve écho dans la nature. Est-ce là une attitude fondée sur la mythologie ? La nature est en lien étroit avec l'ordre social. Il existe un va et vient permanent entre la vie intérieure et le monde naturel.
 

- La conscience d'un monde en voie de disparition
 
Shingo vit dans un monde où les trains avancent inexorablement, convergeant vers les grandes cités, vers le monde de la destruction, de la destructuration. La proximité de la mort se fait plus envahissante, seuls quelques rêves non aboutis lui permettent d'échapper à cette obsession et de chercher l'instant fugace de l'amour le plus pur.
Il essaie dans d'ultimes recherches, prenant tantôt la forme de rêves, tantôt l'apparence de phénomènes naturels, de s'agripper à des bribes de vie où règne encore quelque brume de pureté et de désir absolu dans laquelle se dessine de manière éphémère le visage irradiant de Kinuko, sa belle-fille, incarnation de la pureté, d'un amour idéal qui s'éloigne chaque jour encore plus.
Symphonie d'une déchéance inexorable, chaque jour plus lourde à assumer. Des compagnons de vie, qui disparaissent, des enfants qui sombrent socialement et psychiquement, une femme qui est là à ses côtés qui n'est pas la femme aimée jadis. Bref un monde nouveau dans lequel il n'a plus sa place.
Lucidité poignante et subtile de Shingo qui perçoit les moindres détails des vies qu'il côtoie, mais qu'il ne connaît pas et auxquelles il semble ne s'intéresser que par devoir, parce que c'est dans l'ordre des choses. Kinuko est l'incarnation fugace d'un idéal qui lui échappe à jamais, elle est ailleurs là où il ne peut plus aller, où il ne peut plus la rejoindre.
Pas de révolte, ni de soumission, un sentiment d'impuissance, devant les êtres et les relations qu'ils nouent entre eux. Shindo sait qu'il n'est que de passage.

A l'heure du bilan, Shingo, homme ordinaire et intelligent, qui s'est construit sur les valeurs d'une société en voie de disparation, comprend qu'il n'a fait que vivre dans un monde dans lequel les autres, et en particulier ses proches, n'ont été pour lui que des étrangers alors qu'il aspirait à des idéaux qu'il a sans doute cherchés mais qu'il n'a jamais atteints.

·       Le dernier regard de Shingo
Finalement le grondement de la montagne, annonciateur de la mort de Shingo n'incite il pas celui-ci à envisager les choses comme s'il les voyait pour la dernière fois ?

BALADE A PIED DANS LE NOUVEAU MARSEILLE

J'aime beaucoup Marseille, je trouve que c'est une ville vivante, colorée, généreuse, ancrée dans des siècles d'histoire, maintenant elle se tourne vers l'avenir.
C'est ce que j'ai pu constater la semaine dernière en allant me promener du côté de la Major, du Panier et du Vieux Port.


La Major, seule cathédrale construite au XIXème siècle, de style romano-byzantin, reprend toute sa splendeur dans un espace redimensionné et réaménagé. Les travaux sont cependant loin d'etre terminés, notamment dans les arches du soubassement.


La Villa Méditerranée est l'œuvre de l'architecte italien Stefano Boeri. C'est lui qui a gagné le concours en 2004. Ce qui fait l'originalité de cette construction c'est le porte-à-faux de 40m qui surplombe un bassin de 2000 m2.
A l’extérieur, la peau de béton, percée d’ouvertures, a été pensée comme un ruban parcourant tout l’édifice, de sa façade arrière à son toit, en passant par la face inférieure du porte-à-faux.






 
 






 
Le MUCEM ou  Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée est l'œuvre de l'architecte Rudy Riccioti. Le musée est construit sur le site du Fort Saint Jean et sur le môle J4 du port de la Joliette. Il ouvre dans quelques jours.
Le nouveau bâtiment, carré parfait de 72 m de côté a la particularité d'être enveloppé dans une sorte de mantille en béton fibré ultra haute performance composée de 389 résilles qui ont été fabriquées dans une entreprise française. Entre l'intérieur du bâtiment et les résilles agencées cheminent d'immenses coursives qui permettront, aux dires de l'architecte d'ouvrir le bâtiment à la population du quartier et de la ville permettant aussi une expérience démuséifiante pour ceux qui le souhaitent ! Un peu comme l'escalator de Beaubourg ouvert sur la grande ville.
Le béton ajouré en forme de dentelle a aussi pour vertu de permettre à ceux qui sont à l'intérieur du musée de voir à chaque instant les grands espaces maritimes, le bleu de la mer et du ciel.
Enfin le nouveau bâtiment est aussi relié au passé, symbolisé par le Fort Saint-Jean, par une superbe passerelle, elle-même construire en béton, œuvre de l'architecte Roland Carla, créateur également de l'aménagement su silo un peu plus loin sur le port.







La dentelle de béton du MUCEM avec en arrière plan, de l'autre côté du port le palais du Pharo, centre des expositions.

 

Ci-dessous la Villa Méditerranée se reflétant dans les baies vitrées du Mucem : faut-il y voir un signe politique ? Les Marseillais comprendront !





Le Marseille d'hier à redécouvrir sous de nouveaux angles. Le Fort Saint-Jean, longtemps isolé, longtemps fermé aux habitants de Marseille devient un nouvel espace à vocation multiples. J'ai pu faire à onze du soir le tour de l'édifice par le nouveau chemin de ronde en bord de mer. L'effet est des plus majestueux, que cette ville est belle !



La Place de la Joliette a certainement perdu son côté populaire. Elle devient aujourd'hui le centre du nouveau quartier Euro-méditerranée. Le quartier est encore en pleine transition, il a perdu de son charme, c'est certain. Quel sera son avenir ? Ce sera à ceux qui l'habitent ou qui y passent de lui donner sa nouvelle destination. Les architectes ne sont pas les seuls à décider de la destination de leurs œuvres, heureusement !
 


Tous les espaces qui ont été dégagés et réaménagés contribuent à donner une nouvelle dimension  à la ville et à ses ouvertures sur la mer.
Même les grues portuaires, souvent jugées très laides, la nuit de transforment sous les effets de la lumière. Elles accèdent à un autre statut, presque celui d'œuvres d'art !



Le nouveau lien entre les Marseillais, les visiteurs et le Fort Saint-Jean de Vauban. Le béton du XXIème siècle prend les aspects du métal. On croirait un gros rail.



Un peu plus loin, derrière la mairie, l'ancien Hôtel-Dieu est devenu grand hôtel 5 étoiles. L'édifice, bâti à l'origine par Jacques Hardouin-Mansart (1753), a été restauré par l'architecte Emmanuel Dujardin. Au plan architectural, c'est une réussite. Mais un ancien hôpital reste un hôpital, le lieu manque pour le moins de chaleur et semble être en opposition totale avec son environnement, celui du Panier.
Le nouvel hôtel Intercontinental Hôtel-Dieu compte 194 chambres dont 22 suites. Parmi elles, 72 offrent une vue imprenable sur le Vieux-Port ou sont équipées de terrasses privées qui dominent la ville.  L'investissement réalisé par Axa Real Estate s'élève à 100 millions d'euros auxquels s'ajoutent 25 millions pour un programme de 85 logements à l'arrière de l'établissement. L'hôtel a été décoré par l'architecte Jean-Philippe Nuel.      
Avant de terminer notre balade sur le Vieux Port, nous avons voulu prendre un verre au bar, après avoir franchi la barrière de sécurité... mais le bar était plein ! Ce n'était ni l'ambiance du Vieux Port, ni celle du Panier !


 
Dernière découverte de la journée : le Vieux Port. Les espaces ont également été totalement réaménagés et aujourd'hui on peut dire que le piéton est roi. On peut dire qu'en cette journée ensoleillée de mai, les passants s'appropriaient les quais avec un réel bonheur. Seules quelques voitures semblaient égarées devant les cafés côté Canebière.
Soudain notre regard est attiré par une sorte d'immense toiture plate soutenu par des piliers très légers. Le lieu semble attirer les promeneurs et chacun de sortir son appareil photo. Mais pourquoi faire donc ? Et bien pour se prendre en photo en train de marcher la tête en bas sous le toit réfléchissant de l'édifice.
 
L’Ombrière, créée par le cabinet Norman Foster and Partners est une structure métallique de 6 mètres de haut permettant de faire un peu d’ombre aux passants et aux marchands de poissons, mais surtout elle permet de refléter le plan d’eau du Vieux Port grâce à un plafond-miroir, comme on peut en juger ci-dessous.
 

 
 
 
 






A la fin de notre balade nous sommes allés dîner du côté de la Place aux Huiles. Difficile de trouver une table de libre dans la multitude de restaurants du quartier ! Mais nous avons trouvé.

Que dire de cette journée ?
Quels enseignements tirer de cette balade étonnante ?

L'ampleur des travaux de rénovation de la ville est phénoménale. Les architectes les plus renommés ont trouvé là une possibilité d'exprimer leur talent. Enfin, il se crée des choses à Marseille !

Un petit bémol cependant, toutes ces nouveaux édifices implantés dans des quartiers où étaient déjà installés d'autres bâtiments, souvent utilitaires, tels le silo, les docks ou l'établissement sanitaire construit par Fernand Pouillon, ou encore à vocation architecturale mais très différents dans leur style, comme la Major, l'église St Laurent, le Fort Saint-Jean, la Pharo ou les immeubles haussmanniens du quartier de la Joliette, font que le promeneur en retire une impression plus de juxtaposition que d'harmonie, contribuant à donner du monde méditerranéen dont Marseille se veut une des capitales, une vision faite de contraires, d'oppositions et de brassages plus que d'harmonie, de communauté et de convergence culturelle.
Mais après tout n'est-ce pas ce qu'on dit de Rome également ?