jeudi 14 février 2013

LE CLAN DU SORGHO DE MO YAN, UN TRES BEAU LIVRE


 
Les sorghos sont bien le personnage principal de cette symphonie de couleurs qui dans le registre de l'épopée retrace les exploits d'une famille de villageois de la Chine du Nord-Est.
Un récit tragique et plus que réaliste qui décrit à la fois d'extraordinaires scènes d'amour entre des gens simples et authentiques qui se révoltent face à l'envahisseur nippon mais aussi des scènes d'une folle cruauté où les corps explosent sous le feu des armes pour inonder d'un flot rouge les sorghos ondulant sous la bise.

Un récit à la forme originale où les héros, jeunes ou encore enfant, sont les grands-parents et le père du narrateur. Curieux effet littéraire que de montrer sa grand-mère, au milieu d'un champ de sorghos rouges, nue sur un manteau, faire l'amour avec un jeune homme fougueux, qui deviendra son grand-père, que de montrer son père, Douguan, sous les traits d'un enfants 

 Une geste familiale
Mo Yan  avec une grande maîtrise de l'art littéraire décrit la vie à la fois héroïque te surprenante de ceux qui forment le Clan du Sorgho.
Parmi eux, figure de proue du roman, la grand-mère. La description de son voyage en palanquin qui doit la conduire à la demeure de son futur époux, un personnage certes riche, mais surtout vieux et lépreux, "pourri de l'intérieur" vaut son pesant d'or. Mo Yan, comme un peintre, utilise une palette de couleurs qui donne puissance et émotion au récit :
" L'histoire de l'attaque de palanquin de ma grand-mère au ravin des crapauds est un épisode fameux de notre "geste familiale". Ce ravin, c'est une dépression au milieu des marécages, la terre y est exceptionnellement riche et humide, si bien sue le sorgho y pousse superbement. Le cortège venait juste d'y arriver quand un éclair rouge sanglant déchira le ciel et un soleil imparfait, couleur d'abricot, pointa sur la route d'entre les épais nuages. Les porteurs haletaient, ils ruisselaient de sueur. L'air s'était fait lourd quand ils étaient entrés dans le ravin, la masse compacte des sorghos du bord de la route jetait des éclats noirs. La chaussée disparaissait sous les fleurs des herbes sauvages. Tous ces bleuets qui au milieu de la verdure balançaient sur leurs longues tiges des pétales mauves, bleus, roses ou blancs…" p. 88
Les aventures de cette grand-mère, Dai Fenglian,femme jeune et belle comme le jour, ne font que commencer, en trois jours elle se construit la vision du monde qui l'animera toute sa vie et qui la guidera dans ses choix. Ainsi refuse-t-elle de se donner à l'homme, riche, laid et malade que son père avait choisi pour elle et décide-t-elle de choisir l'amour, le vrai, avec un beau porteur de palanquin, Yu Zhan'ao :
"Elle n'avait plus ni la force, ni même l'envie de se débattre. Trois jours de sa nouvelle vie avaient suffi à l'éveiller de ses rêves: à certains il suffit d'une minute pour révéler leur tempérament de chef, ma grand-mère en trois jours avait pénétré tous les mystères de l'existence." p.131

Mo Yan dans ses livres dépeint souvent des femmes de caractère, fortes, généreuses et courageuses. Dans ce roman, il faut avouer que l'effet littéraire qui consiste pour le narrateur à montrer sa grand-mère, au milieu d'un champ de sorghos rouges, nue sur un manteau, faire l'amour avec un jeune homme fougueux, qui deviendra son grand-père est des plus réussis.
" Ainsi s'aimèrent mes grands-parents, parmi les sorghos vivaces, leurs âmes indomptables et insoucieuses des conventions plus proches encore que pouvaient être leurs corps unis dans le plaisir. Leurs "jeux des nuages et de la pluie" au milieu des sorghos ajouta une note vibrante à la geste déjà si riche et si colorée des Gaomi." p. 133

 
Un hymne à la résistance
Les villageois du Clan des Sorghos sont aussi, pour la plupart, des résistants qui se mobilisent avec des faibles moyens contre l'envahisseur japonais. L'histoire racontée par Mo Yan se passe en 1939, lorsque les troupes nippones se dirigent sur Gaomi, ville de la province du Shandong, à l'est de la Chine.
Les hommes et les femmes du village, sous la houlette du grand-père du narrateur, accompagné de son jeune fils, donc le père du narrateur, partent en expédition pour dresser une embuscade contre un convoi de camions militaires japonais. C'est au cours de cet épisode que le jeune fils découvrira que le commandant est son père. La encore, tout de passe au milieu des champs de sorghos, c'est dans les sorghos que certains mourront, c'est les sorghos qui en sauveront d'autres d'une mort certaine. La geste familiale se transforme alors en une véritable épopée.
 
La victoire du Clan
Des personnages puissants ou odieux, des femmes fortes, des ivrognes, des jeunes bureaucrates secs et intransigeants venus de Pékin, des vieillards pourris par la maladie, des enfants courageux et inconscients des risques qui partent au combat sans hésiter, sont les héros de cette épopée. Ils forment le Clan du Sorgho.

Ce sorgho qu'ils rencontrent à tout instant dans leur vie, dans leurs amours ou dans leur mort, qui est à la fois leur origine et leur horizon, qui change de couleurs selon les humeurs de la nature et des hommes est le fil conducteur de ce récit. Il crée cette osmose entre les hommes et la nature, osmose qui en fera des vainqueurs, dans la douleur certes, dans la souffrance, mais des vainqueurs quand même.

L'auteur s'interroge toutefois sur l'héritage du clan.

" Gaomi, c'est le plus beau pays du monde, et c'est aussi le plus laid, le plus serein et le plus terre-à-terre, le plus pur et le plus corrompu, le plus héroïque et le plus lâche, le pays de spires ivrognes et des meilleurs amoureux. Ceux qui sont nés sur cette terre se nourissent du sorgho que tous les ans ils plantent. Au coeur de l'automne, les vastes champs ne sont plus qu'un océan de sang. Sorghos serrés resplendissants, sorghos frêles et gracieux, fougueux et émouvants. Quand le vent se fait frais, quend la lumière éclate, des nuages pommelés flottent dans le ciel tuilé de bleu. Des ombres pourpres glissent sru le sorgho. Inlassablement, les taches sombres d'homme tendent leurs filets entre les tiges. Capables de tuer pour voler, entièrement dévoués à leur patrie, ils ont été les acteurs des tragédies héroïques et nous aujourd'hui, petites enfants indignes, nous savons bien le fossé qui nous sépare d'eux. Plus le mûris et plus je sens cette décadence humaine." p.11
Un grand livre qui a fait l'objet d'une adaptation au cinéma. "Le sorgho rouge" (à ne pas confondre avec le livre de Ding Ya !) est le premier film d'un cinéaste devenu depuis l'un des "hérauts" de la Chine, Zhang Yimou, ours de Berlin en 1988.
Champ de sorgho (1)

Un champ de sorghos

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