Une certitude, cette pièce est magnifiquement interprétée par les deux acteurs principaux : Jean-Pol Dubois dans le rôle de Furtwängler et Francis Lombrail dans le rôle du commandant US Steve Arnold. Bonne interprétation de Thomas Cousseau, dans un rôle moins bien construit.
- De quoi s'agit-il ?
Berlin, février 1946. En zone américaine, le commandant Steve Arnold attend Wilhelm Furtwängler, le chef d’orchestre favori d’Hitler, considéré à l'époque comme le plus grand chef d'orchestre du monde. Il est chargé de l’interroger. Il a « la question » à laquelle Furtwängler n’a jamais su répondre clairement. Malgré tous les témoignages qui se succèdent et qui innocentent le grand artiste, le commandant Arnold, qui a découvert l'horreur des camps de concentration, est bien décidé à mettre à jour sa culpabilité, guidé par une voix bien plus forte que les ordres qu’il reçoit. (extrait du site du théâtre Rive Gauche)
Il existe plusieurs angles de lecture de cette pièce.
Je laisserai de côté l'angle historique qui est de moindre intérêt.
En revanche l'aspect "philosophique" mérite d'être approfondi.
- Qu'ai-je vu ? Qu'ai-je entendu ?
D'un côté, la vox populi, incarnée il est vrai par un militaire, qui plus est américain !
De l'autre, la voix de l'élite, du raffinement, de l'esthétisme qui se situe ailleurs, dans un autre monde que celui du commun des mortels.
Face à la montée du nazisme, à la dictature la plus extrême, à la barbarie : que faire ?
Telle est la question posée.
Faut-il rester cloitré dans son art et le défendre contre vents et marées en restant à son poste, mais en étant obligé de composer avec le régime en place ?
Faut-il dire non au nazisme montant et fuir à l'étranger, ainsi que l'ont fait de nombreux intellectuels ?
L'une des ambiguïtés de la pièce est que la question de la "collaboration" (titre d'une autre pièce du même auteur) est posée à un génie de la musique, génie resté inégalé dans ses interprétation des symphonies de Beethoven. Le destin même de Furtwängler en fait un personnage à part.
Toutefois, Arnold le "béotien", qui ignore tout de Furtwängler, si ce n'est les griefs qu'il a contre lui, le confronte à la partie "humaine" qu'il a en lui, celle qui ne relève pas précisément du génie musical. L'homme avec ses défauts au quotidien, la jalousie (à l'égard de Karajan), l'ambition, la désir de plaire, l'amour des femmes, une certaine compromission avec le pouvoir en place...
Et là, on commence vraiement à se poser des questions.
Quel homme se cache derrière le génie ?
Peut-on effacer tous ces actes quotidiens qui s'apparentent à une collaboration avec le nazisme, même si de nombreux témoins viennent affirmer que le maître a sauvé des juifs et des hommes et des hommes persécutés par le régime ?
Les arguments d'Arnold semblent porter : chaque acte de Furtwängler est analysé sous un autre éclairage que celui défendu par l'artiste. Ainsi accepter la vice présidence de la Chambre de musique du Reich, conduire un concert lors d'une réunion du parti, mentionner le fait qu'un musicien est juif pour critiquer son interprétation de Brahms ou d'un autre etc.
Ce que reproche Arnold à Furtwängler c'est de ne pas avoir choisi vraiment son camp : quitter l'Allemagne, être pendu ou collaborer franchement et en assumer les risques.
Mais voilà, Furtwängler était à la tête d'un merveilleux orchestre, il était adulé et reconnu pour son génie et bien entendu les nazis avaient besoin de lui comme ils eurent aussi besoin de Strauss et de bien d'autres artistes.
Alors que faire : rester en place en évitant tout soutien au régime et défendre son art coûte que coûte, ou bien quitter le navire, se réfugier aus Etats-Unis en laissant l'Allemagne et les Allemands à son destin. J'aime mon art et mon pays, se défend Furtwängler, mais je n'ai jamais adhéré au nazisme et j'ai utilisé de tous les subterfuges pour éviter de paraître avec son personnel politique.
Confrontés à cet échange de points de vue, parfois violent, l'auteur nous invite à prendre parti. Ou tout au moins à nous poser des questions sur nous même, si nous étions confrontés à de telles circonstances. C'est là tout l'intérêt de la pièce.
A chacun ses réponses !
- Conclusion
Une excellente pièce de théâtre qui pose un problème de fond dans les sociétés confrontées à la montée d'une dictature. Dommage que la mise en scène de soit pas à la hauteur des deux principaux comédiens. "Surligner le texte" n'a rien à voir avec la mise en scène ! Parfois on frise la caricature et c'est bien dommage ! Les seconds rôles semblent d'ailleurs mal à l'aise dans cette mise en scène.
A noter également une autre pièce du même auteur, jouée actuellement à Paris et dont j'ai fait une critique dans Contrastesetlumières (dans sa version 1), remarquablement interprétée

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