Parmi les
autres œuvres d'Hopper, j'en ai choisi deux autres pour lesquelles j'éprouve
des sensations particulières.
La station-service (gas station)
Mon regard
est d'abord attiré par les contrastes qu'illustre cette toile.
Contraste
entre lumière du jour déclinante et lumière électrique, artificielle,
sélective. Dans la profondeur, au dessus des conifères noirs et vert-bleu, un
ciel lumineux menacé par quelques nuages annonciateurs des ténèbres, et en
premier plan une lumière "humaine" avec ses ombres lumineuses qui se
projettent à l'extérieur de la maisonnette en bois, et trois soleils cernés de
rouge surmontés d'une enseigne de la marque Mobilgas sur laquelle on devine
Pégase.
Le jeu des
trois sources de lumière se combine sous le pinceau de Hopper. En haut la
lumière bleue du ciel, en bas la lumière rasante qui donne du relief aux trois
pompes d'un rouge vif et intense, à la piste où on a du mal à penser qu'une
voiture, et a fortiori un camion, puisse venir se garer, à la route étroite et
tournante cernée d'herbes fauves, et entre ciel et terre, points d'équilibre
s'inscrivant dans la perspective incurvée ces cercles lumineux improbables, qui
semblent avoir perdu leur fonction première dans cette univers où toute
voiture, tout camion est absente.
Cette
combinaison, ou plutôt cette juxtaposition me renvoie à l'idée d'un monde sans
finalité, au hasard, à l'absence et finalement à un vide qui transparait
derrière ces couleurs très vives accentuées par le jeu violent des ombres et
des lumières.
Et puis,
évidemment, il y a cet homme qui s'affaire, dont on ne voit pas les mains,
comme souvent chez les personnages de Hopper. Cette absence des mains, qui est
aussi l'absence d'action intelligible, suscite une frustration visuelle qui
nous permet de faire travailler notre imagination. Elle génère également dans
notre for intérieur une sensation de vide ou de mécanique sans importance. L'homme
est-il en train de réagencer le présentoir, nettoie-t-il le tuyau et
l'embouchure de la pompe ? Qui sait ? Et quelle importance ?
Qu'est-ce
qui est important dans ce tableau ? C'est ce qu'on ne voit pas, ce que sous
tend cette juxtaposition nocturne de lumières, de couleurs, d'objets
improbables et la présence surprenante finalement, de cet homme en gilet,
chemise et cravate, qui semble accaparé
par une tâche accessoire, tellement vaine qu'elle nous est cachée. L'homme,
étranger, dans un monde fabriqué par des hommes qui prend de plus en plus
d'emprise sur la nature, sur la foret, sur les herbes, sur les arbres, sur le
ciel…
Soudain,
j'ai l'impression que dans ce monde
éclairé, mécanique, coloré, tout peut arriver. J'ai souvent la même sensation
lorsque je regarde une œuvre d'Hopper, tout semble tellement vide, sans
signification apparente, sans nécessité vitale, que n'importe quel événement
peut se produire, ce qui tout d'un coup donnerait un sens à la situation
présentée. Tout se passe comme lorsqu'on assiste au lever de rideau sur une
scène de théâtre : pendant quelques secondes, le spectateur regarde, il prend
la mesure du décor, des éclairages, des personnages s'il y en a et pendant ces
mêmes secondes il hésite, il est en attente de… Et bien Hopper est exactement
le peintre de ces moments là. Tout est là et rien ne se passe encore. Le sens
n'apparaît pas. Qu'arrive alors un personnage ou plusieurs, qu'il bouge, qu'il
parle et d'un seul coup le sens jaillit, la familiarité naît, la vie apparaît.
Mais à ce moment précis, Hopper est déjà parti, avec ses pinceaux, pour peindre
une autre scène.
Le théâtre
est aussi un des thèmes de prédilection de Hopper, ne l'oublions pas !
Two Comedians
Cette toile constitue le testament d'Hopper.
D'une part elle a été créée à l'extrême fin de sa vie. Elle met en scène deux comédiens, Hopper lui-même et son épouse Josephine.
C'est la fin de la pièce. Les deux artistes saluent avant de repartir dans l'inconnu du monde.
D'autre part, elle surprend, car elle est unique en son genre dans toute l’œuvre du peintre. Les deux comédiens sont face au public, ils expriment un besoin de communion, communion-complicité entre eux deux qui s'expriment par les deux mains qui se tiennent, mais aussi et surtout communion avec le public, public qui n'est pas peint sur la toile... et pour cause, ce public, c'est vous, c'est moi. Hopper s'adresse à nous dans un élan désespéré : "Je vous ai montré ma vision du monde, j'ai essayé de la partager avec vous, maintenant c'est fini." Nous tirons notre révérence.
Le tableau tire toute sa puissance de ce qu'il ne montre pas. Et ce qu'il ne montre pas ici, c'est nous-mêmes, mais ce peut être aussi le vide. Rien ne dit qu'il y a des gens dans la salle. A nous de créer notre propre lecture, notre propre vision.
Ce qui est important dans ce tableau c'est la barrière que représente la scène. La présence de cette barrière et le fait que l'angle de vue montre les comédiens en contre-plongée génère en nous une idée de hors d'atteinte, mais aussi un sentiment de risque. Le comédien est au bord du vide, il peut tomber dans la fosse, peut-être même va-t-il tomber. le fait de ne pas voir les pieds de l'homme et de la femme renforce cette sensation de risque. Sensation accentuée par le jeu des couleurs. Les comédiens sont seuls, face à nous. Certes il y a le décor sur la droite, mais c'est un décor, ce n'est pas la réalité. La relation entre eux (les comédiens) et nous est totalement brute, expurgée de tout artifice, c'est l'heure de vérité.
Evidemment ces deux comédiens en appellent d'autres qu'on retrouve dans l'oeuvre d'Hopper, il y a là aussi un trait d'union qui met en évidence la cohérence de l’œuvre. La scène se situe dans un théâtre, lieu magique rempli de jeu et de lumière où des humains de rendent ensemble pour découvrir la vision que d'autres peuvent avoir de la vie. Le théâtre est un lieu de communion (avec les acteurs) et non un lieu d'incommunicabilité comme dans la salle ou dans la vie.
Bref cette dernière œuvre m'a ému, profondément. Hopper se livre à nous, avec celle qui fut sa compagne, pendant toute sa vie, sans artifice, il nous donne sa vérité, pure, puissante et indestructible.


Bel exercice d'imagination ! Ce qui est formidable dans l'art c'est qu'il nous offre la possibilité d'etre libre. Qu'il soit figuratif, abstrait ou conceptuel, la relation que nous creons avec l'oeuvre est intime, singuliere pour peu que nous prenions les elements d'analyse dont nous disposons comme des outils d'aide à l'imagination.
RépondreSupprimerPergame
Que voilà un commentaire ! Merci mon Cher Pergame. Effectivement créer est un acte de liberté. Je suis tout à fait d'accord.
Supprimer