HOPPER EST SELON LE MOI LE PLUS GRAND PEINTRE AMERICAIN DU XXEME SIECLE. C'EST PEUT-ETRE UN LIEU COMMUN, MAIS CE N'EN EST PAS MOINS UNE CERTITUDE.
Cela étant dit, j'ai été bluffé par la qualité de cette exposition du Grand Palais. Une grande partie du mérite en revient au Commissaire Didier Ottinger.
Pourquoi un tel succès ?
D'abord par le nombre des œuvres présentées. Chacun sait que Hopper ne fut pas un peintre prolifique. Une centaine de toiles en tout, des dessins, des aquarelles... L'exposition réunit l'essentiel des œuvres du peintre, ce qui est exceptionnel.
Ensuite, la présentation chronologique qui permet de comprendre l'évolution artistique du peintre en passant progressivement des années de formation, à la maturité.
Ainsi voit-on au fil des œuvres exposées peu à peu prendre forme l'originalité de Hopper : le choix des couleurs, souvent très vives et contrastées, la construction des lignes droites, des courbes et des formes, la fascination pour les paysages, les maisons plantées dans des paysages déserts, des ports où viennent se superposer des portiques en ferraille, des grues, des rails, des entrepôts, des poteaux électriques, des champs où les blés ondulent sous l'effet du vent... et puis, enfin, des hommes, des femmes... qui semblent étrangers, décalés dans un monde où ils semblent posés, par hasard, sans comprendre pourquoi. Ils attendent, ils s'ennuient, ils ne se parlent pas, ils ne communiquent pas... à quelques exceptions près. Tout se passe comme si la réalité première du monde extérieur était la nature révélée par la lumière, les hommes n'étant que des corps vides et muets, dont l'absence au cœur du monde est également révélée par la lumière, lumière du jour, lumières de la nuit.
Tout cela c'est le monde d'Hopper, la vision qu'il a de son environnement, de ces hommes et de ces femmes qu'il côtoient en les ignorant, et qui l'ignorent également, lui, le peintre.
La réalité du monde échappe constamment à l'artiste dans sa complexité, comme en témoignent ces plans coupés, ces personnages dont on ne voit qu'une partie du corps, ces immeubles en partie masqués par des constructions improbables venues se juxtaposer l'une, l'autre. Ce monde extérieur, il le reconstruit à sa façon, à partir de sa vision propre, de ce qu'il ressent.
Dans ses "Notes sur la peinture ", il écrit : " Mon but en peinture a toujours été la transcription, la plus précise possible, des sentiments les plus intimes que m'inspire la nature." p.1 Notes datant de 1933 MoMa, New York.
Enfin, le talent même de Hopper emporte totalement mon adhésion. Je me suis interrogé sur ce que je ressentais devant certaines de ses toiles. J'en choisis trois.
Mes préférences
Soir bleu 1914
Ce tableau m'a réellement surpris car il tranche avec les autres oeuvres du peintre. Pour moi c'est un tableau universel qui n'est ni américain, ni français. C'est un tableau qui représente des personnages très typés, une sorte de microcosme, leurs regards ne se croisent pas, ils sont plantés là; les couples ne se comportent pas en couples, la femme fatale semble regarder avec distance la scène qui se déroule sous ses yeux.
Le lieu où est censée se situer la scène est la terrasse du parc de Saint- Cloud, endroit que fréquentait Hopper lors de son séjour parisien en 1914.
Le format inhabituel du tableau (c'est le plus grand jamais peint par Hopper) permet de restituer une vision panoramique qu'appelle à la fois le site de Saint-Cloud qui surplombe la Seine, mais aussi la diversité des personnages, voire ce qui les oppose.
Sans vouloir faire œuvre savante, on observe que le tableau est découpé en trois parties dans sa latéralité.
- Une première partie à gauche avec l'homme à la cigarette, le maquereau, représenté frontalement. Son regard fuit vers la gauche, il a sur la table devant lui un siphon comme on en voyait à l'époque dans les cafés et un pot d'allumettes. A sa droite, le dos du peintre.
Un poteau sépare la partie gauche de la partie droite, mais le peintre est à cheval sur les deux parties. Cela a-t-il un sens particulier ? L'artiste est-il un passeur ? L'artiste participe-t-il de plusieurs mondes qui s'ignorent ? A chacun d'interpréter.
- Dans la partie du milieu, on distingue quatre personnages. La femme fardée, outrageusement fardée, à laquelle peut faire écho le maquillage du clown. Dans ce cas les deux personnages pourraient avoir une parenté à la fois d'existence mais aussi de regard sur le monde. La femme fatale a sa propre vision du monde totalement teintée par la séduction et par l'amour, fut-il vénal, quant au clown, c'est l'artiste, qui a aussi sa propre vision qu'il projette et qui lui permet de sentir le monde de manière différente. C'est peut-être aller un peu loin. Mais il ne faut pas se mettre des barrières. Une chose est certaine, selon Hopper, le clown le représente, lui. La femme et le clown sont tous deux représentés de face, mais ils ne regardent pas dans la même direction. Il n'y a aucune complicité entre la femme et les autres personnages de la scène.
Les trois personnages assis et la femme forment, malgré un groupe. Ils composent une figure à quatre côtés. Mais seule la femme est en position verticale. Qu'est-ce que cela signifie ? Qu'elle est ailleurs ? Qu'elle cherche à attirer les regards des trois hommes ? Qu'elle observe les billets de banque qu'il y a sur la table ? Cela reste une énigme. Enigme d'autant plus insoluble que ses mains sont cachées. Comme d'ailleurs celles des trois hommes attablés que l'on peut cependant imaginer en joueurs de cartes.
- Quant à la partie droite du tableau, elle représente un couple de gens aisés, des bourgeois parisiens, la femme a une robe dos nu et l'homme porte un costume avec nœud papillon. Ce qui surprend, lorsqu'on regarde bien le tableau, c'est la symétrie existant entre deux personnages : l'homme à la barbe rousse et au béret, dans la partie centrale et l'homme à la barbe noire et au nœud papillon dans la partie droite. Ils ne communiquent pas entre eux, mais ils symbolisent certainement chacun un style de vie. L'homme de gauche est vraisemblablement un artiste, un peintre, d'aucuns considèrent même que Hopper fait ici allusion à Van Gogh, lorsqu'il coupe l'oreille du peintre avec le poteau. Pourquoi pas ? C'est un clin d’œil.
La question qu'on peut se poser c'est pourquoi ces deux personnages sont en opposition, opposition dans l'attitude, opposition dans l'habillement, opposition dans l'orientation du visage et du corps et pourquoi le clown triste se trouve au milieu de la ligne horizontale qui les relie ? Y a-t-il un symbolisme derrière ces postures ? Le clown blanc alias Hopper est-il tiraillé entre l'art et le monde de l'argent ? Qui sait ?
- Reste le mystère du découpage verticale de la toile avec trois lignes bien distinctes : la barrière de la terrasse, la ligne des collines et le ciel. Le mon de des hommes, la nature et l'éther avec des lampions brinquebalants qui symbolisent peut-être ces êtres humains indécis, qui vont qui viennent, au hasard, au gré des forces qui les entraînent.
Pour les deux autres toiles que j'ai choisies, se reporter à l'article suivant.
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